Centre Islamique de Genève

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Catégorie : Archives

  • Les Ouïgours, victimes ignorées

    À l’heure actuelle, les musulmans de la République du Turkestan oriental, annexée par la Chine en 1950, subissent une forme de nettoyage ethnique qui a pris des dimensions ahurissantes, à l’image de la puissance de l’Empire du Milieu : officiellement, un million huit cent mille Ouïghours sont soumis à un programme allant de la rééducation collective à l’extermination progressive. Dolkun Isa, le président du Congrès mondial ouïghour parle, lui, de trois millions de musulmans turcophones réprimés, sur une population estimée au moins à 13 millions d’habitants.

    Le terme même dont se servent les Chinois pour désigner cette région, Xinjiang, signifie littéralement « la nouvelle frontière », et atteste d’un passé colonial appuyé aujourd’hui par le fait que cette région recèle d’importantes réserves de pétrole, de gaz naturel, de charbon et d’uranium.

    Trop de témoignages convergents, rapportés par les ONG les plus sérieuses, montrent ce qu’il en est : dans les « camps de rééducation », les musulmans subissent torture et lavage de cerveau. Des enfants sont séparés de leurs parents pour accélérer leur assimilation à la culture chinoise. Toute pratique musulmane y est interdite. On contraint les musulmans à boire du vin et à manger du porc. Les dissidents récalcitrants subissent viols et humiliations, d’autres disparaissent. Des lieux de culte sont détruits. Le Guardian et le Bellingcat ont ainsi attesté, images satellites à l’appui, de la démolition systématique de mosquées par les autorités chinoises.

    La rhétorique que Pékin oppose à toute critique de sa politique répressive n’échappe pas à la logique que déploient les dictatures quand elles cherchent à justifier leurs actions : elles nous ramènent invariablement à la lutte contre le terrorisme et à la nécessité d’en finir avec l’extrémisme.

    La vérité est que le gouvernement chinois se livre sans aucun état d’âme à une épuration ethnique qui protège ses seuls intérêts géostratégiques. La vérité est que « la croyance religieuse est vue comme une pathologie » dans certains milieux de ces contrées lointaines, comme l’affirme le professeur d’histoire chinoise à l’université américaine de Georgetown, James Millward. Il s’agit purement et simplement de siniser les Ouïghours, en les amenant progressivement à délaisser leur foi.

    On a relevé que des « pays islamiques » soutiennent la Chine. Il conviendrait plutôt d’être attentif à ce que pensent les ONG qui font passer les droits de l’homme avant les intérêts bassement économiques des pays engagés avec la puissance asiatique désormais incontournable. Quatorze Etats, dont l’Arabie saoudite, Bahreïn, l’Égypte, les Émirats arabes unis, « au lieu de se joindre aux nombreux gouvernements qui dénoncent les abus contre les musulmans du Xinjiang, (…) ont préféré souscrire à la thèse répugnante avancée par Pékin ». C’est ce qu’affirmait avec raison, au mois de juillet dernier, Madame Sophie Richardson, directrice de la branche chinoise de Human Rights Watch.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève 4-5 janvier 2020 et 24Heures 19 décembre 2019


  • Trump, Macron : G7 entre diktat et diplomatie

    Disons-le tout de suite. Il ne s’agit pas ici de prendre inconditionnellement le parti du régime iranien. Ce régime qui, notamment, et depuis sept ans, défend le dictateur de Damas contre une révolution légitime, réduite comme peau de chagrin à force d’ingérences. Mais il reste que la remise en cause de l’accord sur le nucléaire, soutenu majoritairement par la communauté internationale, est une source de questionnements.

    Donald Trump est revenu sur ce compromis signé par l’Iran, les Etats-Unis et six autres puissances en 2015. Il a estimé que Téhéran pourrait se doter de l’arme nucléaire. Argument qui suppose que les signataires en 2015 étaient tous sans exception dépourvus du génie de Trump, venu à notre secours pour sauver notre planète d’une agression nucléaire ! Un peu d’histoire relativement récente lui rappellerait que le premier pays qui s’est rendu coupable d’un tel crime, ce sont les Etats-Unis eux-mêmes, contre le Japon.

    Trump et son administration sont de la sorte directement responsables du déclin de l’économie de l’Iran, qui touche tout un peuple. Téhéran est devenu un paria dans le monde des affaires. Les PME et les multinationales qui contreviendraient à la décision américaine auraient bien du mal à éviter à leur tour des sanctions. Il est déplorable d’observer que toutes les nations, qui ont commencé par protester politiquement, ont fini par se plier économiquement au diktat américain.

    Dernière épisode censé offrir, peut-être, un dénouement heureux à cette pitoyable affaire, le G7 mené par Emmanuel Macron, qui s’est tenu à Biarritz du 24 au 26 août 2019, réunissant les dirigeants des sept démocraties les plus puissantes économiquement, présenté par les médias comme « un incontestable succès ». On y a surtout vu, lors de la dernière conférence de presse, deux hommes se portant diplomatiquement les meilleures attentions : « Je voulais vraiment vous remercier (….)  et remercier la première dame qui a été active aux côtés de mon épouse, elle nous fait toujours l’honneur de sa présence en France et elle sait ô combien elle est populaire dans notre pays », a déclaré Macron, avant de conclure, « merci infiniment, président. » Trump s’est exprimé également dans les termes les plus courtois : « Je voudrais vous remercier pour le travail que vous avez fait, président Macron, et votre femme aussi, votre femme qui est une super première dame. »

    Nous voilà ravis. Mais est-il admissible qu’un seul président remette en cause un accord international dûment signé par des régimes démocratiques, dont son propre pays ? Est-il admissible qu’il se serve du pouvoir démesuré que son administration peut exercer sur l’économie mondiale pour conduire la planète selon un unilatéralisme dangereux menaçant les équilibres internationaux, que d’autres tissent à force de modestie et de compromis ?

    La finance gouverne le monde des nantis. La théâtralité de ces discours du G7, agrémentée de compliments faits aux premières dames, ne change rien à ce triste scénario et ne saurait cacher cette terrible réalité.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, L’invité, 2 septembre 2019


    Trump et Macron pour un G7 entre diktat et diplomatie,
    Publié dans 24 heures, 19 septembre 2019
    L’invité Hani Ramadan revient sur le sommet international de Biarritz
    et la remise en cause de l’accord sur le programme nucléaire iranien.

    Article 24heures.ch


  • Mohamed MORSI, aux portes de l’éternité

    Enfin libre.

    Libre et débarrassé des fourberies humaines.

    La fourberie des putschistes, qui ont non seulement trahi l’homme intègre porté au pouvoir malgré lui, mais qui ont mis fin au processus donnant au peuple égyptien la possibilité de s’exprimer par les urnes. Premier président  élu en Egypte de façon légitime, le Dr Mohamed MORSI s’en est allé, emportant ailleurs sa victoire, et définitivement.

    La fourberie de la communauté internationale, inféodée aux lobbies sionistes,  dont le but a été d’écarter ce Frère musulman, trop intègre et trop proche du peuple palestinien. Les Etats-Unis, la France, l’Allemagne et bien d’autres pays se sont empressés de reconnaître le gouvernement d’al-Sissi, pourtant coupable de crimes contre son peuple, contre des manifestants luttant à mains nues pour réclamer le retour du président. En vain. Les juteux contrats d’armements passent avant la légitimité, avant les droits humains, avant toute décence.

    La fourberie de la presse et des médias, qui n’hésitent pas à parsemer ici et là, aujourd’hui encore à l’annonce du décès de Mohamed MORSI, des chefs d’accusation fabriqués par les militaires pour condamner l’homme élu. Mensonges éhontés pour justifier les emprisonnements arbitraires, et réprimer les innocents qui refusent le coup d’Etat. Mensonges distillés à petites doses pour faire oublier la honte, notamment celle d’avoir abandonné, depuis six années, un peuple à ses tortionnaires armés.

    Alors oui. Le président légitime de tous les Egyptiens, le Frère musulman Mohamed MORSI s’en est allé, laissant un témoignage qui confondra à jamais toutes les hypocrisies. Croyant convaincu et fidèle à lui-même, il a refusé toutes les offres qui lui étaient faites de reconnaître le nouveau pouvoir. Sa mort est d’ailleurs la conséquence de mauvais traitements subis, le mot d’ordre étant d’éliminer les opposants récalcitrants à la dictature militaire.

    Oui. Selon toutes les échelles de valeurs où l’on mesure la grandeur humaine, la persévérance, le courage, la vérité, l’honnêteté, le sacrifice, la volonté d’aimer et d’aider les gens, l’engagement pour tous au prix de soi-même, Mohamed MORSI a définitivement gagné.

    Dieu le couvre de Sa miséricorde

    « A Dieu nous appartenons, et à Lui nous revenons. » (Coran)

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, Lettre du jour, 20 juin 2019

  • À propos de condamnations à mort en Arabie saoudite

    Annonce a été faite que le Tribunal de Riyad a ordonné l’exécution de la peine capitale à l’encontre de trois éminentes personnalités du monde musulman, après le mois de ramadan : Salman al-Ouda, Awad al-Qarni et Ali al-Omari.

    D’autres exécutions ont déjà eu lieu, mais cette fois le prince Mohammed ben Salmane s’en prend à un savant mondialement connu, Salman al-Ouda, dont les positions sont toujours empreintes de sagesse et de mesure. C’est après avoir publié un tweet appelant à la réconciliation de l’Arabie saoudite et du Qatar que l’homme a été arrêté le 10 septembre 2017. « Que Dieu harmonise leurs cœurs pour le bien de leurs peuples », y écrivait-il. Parole considérée comme un crime de lèse-majesté sous un régime qui ne souffre que l’alignement de ses sujets aux positions belliqueuses d’un prince inféodé à la politique étasunienne dans la région.

    Il est temps que les nations occidentales, dont la Suisse, interviennent directement pour empêcher ces exécutions.

    Voilà qui a suffi pour qu’il soit l’objet de 37 chefs d’accusation, relevant qu’il serait un suppôt du terrorisme, et pour qu’un procureur général de service requière sa condamnation à mort sur la base d’allégations fallacieuses. Tout cela, bien entendu, dans le cadre d’un procès tenu secret !

    Il est utile de relever que le journaliste saoudien Jamal Khashoggi avait déclaré, en parlant de Mohammed ben Salmane suite à l’arrestation de Salman al-Ouda : « Il écrasera la dissidence à tout prix. Ces accusations doivent être médiatisées. » Et il avait annoncé, avant d’être lui-même assassiné de la façon la plus odieuse : « Ouda ne sera pas exécuté parce qu’il est un extrémiste. Mais parce que c’est un modéré. C’est pourquoi ils le considèrent comme une menace. » Ainsi, la logique des dictatures consiste à nommer « terroristes » tous ceux qui appellent à la liberté des peuples.

    Depuis que Mohammed ben Salmane est devenu le prince héritier du royaume et du trône, en juin 2017, une vague de répression touche non seulement des érudits, mais aussi des militants des droits de l’homme. Toute la politique étrangère conduite par cet individu incompétent se traduit par la détresse et les souffrances de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, notamment au Yémen, et représente un danger pour l’Arabie saoudite elle-même. Le bien public, géré par ce triste sire, est dilapidé dans des proportions qui se chiffrent en milliards, notamment pour acheter des armes et tuer des innocents.

    Droits de l’homme contre intérêts économiques

    Il est temps que les nations occidentales, dont la Suisse, interviennent directement pour empêcher ces exécutions et exiger l’annulation de mises à mort arbitraires. Il y a urgence. Il est temps que les droits de l’homme reprennent le dessus sur des intérêts purement économiques et des alliances stratégiques, pour dénoncer des crimes contraires aux valeurs humaines.

    Si, demain, Salman al-Ouda était exécuté, suivi par d’autres savants et militants des droits de l’homme subissant dans la Péninsule des conditions de détention inhumaines, cela pourrait être annonciateur de bouleversements entraînant la chute des bourreaux. Et ce ne serait pas une grande perte.

    Hani Ramadan
    Directeur du Centre Islamique de Genève
    24 Heures, L’Invité, 3 juin 2019

  • Quelle réciprocité ?

    Monsieur Jacques Vallat m’interpelle (courrier des lecteurs, 26 avril 2019), m’invitant à appeler les musulmans à porter une croix en signe de solidarité et par réciprocité, suite au massacre perpétré au Sri Lanka. À cela, je peux répondre d’abord en soulignant que les Nouvelles-Zélandaises qui ont porté le voile n’étaient pas seulement chrétiennes : des femmes de toutes convictions l’ont fait, y compris des athées et des agnostiques. Ensuite, les musulmans ne peuvent pas porter la croix, contraire aux enseignements du Coran, qui ne reconnaît ni la crucifixion de Jésus, ni la trinité, ni la divinisation d’un homme, serait-il l’illustre fils de Marie.  En revanche, une chrétienne qui porte le voile n’agit pas contre les préceptes de sa religion. Bien au contraire ! La vierge a toujours été représentée voilée. Et on trouve ce passage dans le Nouveau Testament : « Car si la femme n’est pas voilée, qu’on lui coupe aussi les cheveux. Mais s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile. » (Bible, Corinthiens, 1, 11, 6) Verset qui doit certes être remis dans son contexte d’alors, mais qui nous renseigne sur certains aspects de la tradition du christianisme, ignorés aujourd’hui. Cela étant dit, toute notre compassion va aux chrétiens victimes de ces actes infâmes au Sri Lanka. Le terrorisme est l’ennemi de tous et tous nous devons le combattre, sans distinction de race, de couleur ou de religion.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, Courrier des lecteurs, 2 mai 2019

  • Communiqué : Attentats au Sri Lanka

    Nous condamnons avec la plus grande véhémence les actes commis au Sri Lanka, survenus dans quatre hôtels et trois églises, en pleine messe de Pâques ce 21 avril 2019.

    Le bilan est terrible, et il s’est encore alourdi à 290 morts et environ 500 blessés.

    Nous attirons l’attention de toutes et de tous sur les points suivants :

    Le terrorisme, dit-on à juste titre, n’a pas de religion. Ni les musulmans au Sri Lanka, ni les chrétiens en Nouvelle-Zélande ne peuvent être tenus responsables de telles tueries, quand bien même elles seraient revendiquées au nom de leur religion.

    Même si le gouvernement sri-lankais a incriminé lundi un mouvement  local, le National Thowheeth Jama’ath (NTJ), il importe d’observer la plus grande prudence et d’exiger que les jugements ne soient donnés qu’après une véritable enquête, ce qui est le propre de tout État de droit.

    Nous rejetons par ailleurs l’attitude des partis et des groupuscules extrémistes qui se servent de ces événements pour alimenter et justifier leur xénophobie et leur islamophobie.

    Nous devons toutes et tous rester unis face à cette violence aveugle qui n’a d’autre objectif que de semer la haine et le chaos. Nous devons rappeler que la vie de tout être humain est sacrée, et exiger que nos églises, nos synagogues et nos mosquées  soient intouchables.

    Toute notre affection va aux familles des victimes ainsi qu’aux blessés.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Blog « Islam & Engagement » – Tribune de Genève, 22 avril 2019

  • Après Christchurch

    Brenton Tarrant, l’Australien de 28 ans qui a été inculpé suite à l’attentat survenu en Nouvelle-Zélande, n’est pas seulement fou. L’homme a été façonné par l’idéologie de l’extrême droite. Son geste est le fruit de diverses influences. On peut d’abord relever la responsabilité des intellectuels faussaires. Le manifeste que le terroriste a publié avant son passage à l’acte est titré « Le grand remplacement ». Il y reprend la thèse de l’écrivain français Renaud Camus annonçant une invasion du monde occidental. A quoi il convient d’ajouter la liste des « écrivains » obsédés par le sujet qui déversent à longueur de débats leur haine de l’islam.

    On peut relever ensuite la responsabilité des hommes et des femmes qui ont un engagement politique. Le tueur déclare avoir été profondément déçu par la défaite de Marine Le Pen en 2017. Les musulmans sont des envahisseurs. L’islam, ses adeptes pratiquants trop visibles et leurs mosquées personnifient au premier plan ce danger imminent contre lequel il convient de réagir. Observons que cette rhétorique de haine tend à se banaliser aujourd’hui, notamment parce qu’elle est doublement efficace : pour les partis politiques qui n’hésitent pas à reprendre à l’extrême droite certains de ses thèmes qui sont porteurs en termes d’audience électorale.  Et aussi pour une partie des médias et de la presse, responsables également, qui agitent constamment l’épouvantail du péril islamiste, afin de vendre de l’information et du papier.

    Les journaux télévisés ne font pas non plus dans la nuance : l’islam y est constamment abordé par le seul biais de la violence et de la guerre. On distille ainsi, à petites doses, une tension qui menace, avec le temps, la paix sociale.

    Toute notre affection va aux familles des victimes de cet attentat, ainsi qu’aux blessés. Cependant, le meilleur hommage que nous puissions rendre à tous ceux-là, serait de prendre enfin la mesure de nos responsabilités : il faut que la stigmatisation des musulmans en continu cesse. Il faut rejeter fermement le fléau mondial que représente l’islamophobie. Il faut rappeler à l’ordre ceux qui jouent sinistrement avec le feu et les peurs pour gagner des voix et asseoir leur pouvoir dérisoire. Les extrêmes droites montantes, qui finissent toujours par être armées, ne méritent ni l’indulgence des hommes libres, ni la complaisance des médias, comme c’est malheureusement trop souvent le cas aujourd’hui.

    Relevons enfin l’attitude exemplaire des Néozélandais.  Une semaine après l’attentat, un appel à la prière a été diffusé vendredi 22 mars dans tout le pays, en hommage aux 50 victimes et aux blessés. Une récitation du Coran a été faite au cœur du Parlement. Partout, de nombreuses femmes, dont des élues et des policières, ont choisi de porter un foulard ce jour-là pour exprimer leur solidarité avec la communauté musulmane. Belle leçon qui remet en cause, sous nos latitudes, une fâcheuse tendance à vouloir restreindre les pratiques religieuses au nom d’une laïcité exclusive !


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Lettre du jour, 3 avril 2019

  • Attentat en Nouvelle-Zélande: le temps d’une réflexion

    OPINION. Pour comprendre les attentats de Christchurch, il existe une explication générale qui tient en une expression: «l’islamophobie diffuse», estime Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève

    Après le triste constat que nous pouvons faire au vu des terribles informations qui nous sont parvenues sur l’attentat survenu en Nouvelle-Zélande (50 personnes ont été tuées et des dizaines d’autres ont été blessées lors des fusillades dans deux mosquées de la ville néo-zélandaise de Christchurch, dont des enfants), le temps d’impérieuses questions est venu afin de discerner les causes de tels agissements.

    Il existe bien entendu une explication générale qui tient en une expression: «l’islamophobie diffuse» qui se répand de nos jours et qui nourrit une méfiance de plus en plus ouvertement exprimée à l’encontre des musulmans. Mais étant donné le degré de barbarie qui caractérise l’acte de ce malheureux, qui a choisi de filmer lui-même son infâme tuerie, tirant de sang-froid sur des hommes venant paisiblement rendre un culte à Dieu, il est urgent de relever avec plus de précisions les motifs qui sont à l’origine de ce comportement.

    Pas simplement fou

    Brenton Tarrant, l’Australien de 28 ans qui a été inculpé, n’est pas seulement fou. Militant et suprémaciste blanc, l’homme a été complètement façonné par les thèses de l’extrême droite: les nations doivent préserver leur identité en se méfiant des étrangers. Les musulmans sont des envahisseurs. L’islam, ses adeptes pratiquants trop visibles et leurs mosquées personnifient au premier plan ce danger imminent contre lequel il convient de réagir fermement. Le manifeste publié par Brenton Tarrant avant son passage à l’acte est titré «Le grand remplacement». Le terroriste reprend les termes de ceux qui défendent la thèse d’une invasion du monde occidental, notamment de l’écrivain français Renaud Camus. Il déclare avoir été profondément déçu par la défaite de Marine Le Pen face à Macron en 2017, ce qui a été un élément déclencheur de son engagement.

    Or, on peut observer qu’une telle rhétorique nauséabonde tend à se banaliser aujourd’hui, notamment parce qu’elle est doublement efficace: pour les partis politiques qui n’hésitent pas à reprendre à l’extrême droite certains de ses thèmes qui sont porteurs en termes d’audience électorale. Et aussi pour certains médias et une partie de la presse, qui agitent constamment l’épouvantail du péril islamiste, afin de vendre de l’information et du papier. Il suffit actuellement d’introduire un numéro avec en couverture la photo d’une femme voilée, ou en niqab, accompagnée d’un titre épais et alarmant, pour susciter le plus vif intérêt.

    Cesser la stigmatisation

    Rien de plus courant, par les temps qui courent, que la stigmatisation des mots de l’islam associés à des concepts qui renvoient à la violence: l’islam-isme prétend dire ce que n’est pas l’islam, tout en le nommant dans un vocable qui dès lors autorise bien des amalgames. A quoi il convient d’ajouter la liste des «écrivains» obsédés par le sujet – comme Zemmour, par exemple – qui déversent à longueur de débats retransmis leur haine de l’islam sur des plateaux qui leur servent d’exutoire. Les journaux télévisés ne font pas non plus dans la nuance: l’islam y est non seulement constamment abordé par le seul biais de la violence et de la guerre, mais l’on distille encore ainsi, à petites doses, une tension qui menace, avec le temps, la paix sociale.

    Toute notre affection va aux familles des victimes de cet attentat, ainsi qu’aux blessés. Cependant, le meilleur hommage que nous puissions rendre à tous ceux-là serait de prendre enfin la mesure de nos responsabilités: il faut que la stigmatisation des musulmans en continu cesse. Il faut rejeter fermement le fléau mondial que représente l’islamophobie. Il faut rappeler à l’ordre ceux qui jouent sinistrement avec le feu et les peurs pour gagner des voix et asseoir leur pouvoir dérisoire. Les extrêmes droites montantes, qui finissent toujours par être armées, ne méritent ni l’indulgence des hommes libres, ni la complaisance des médias, comme c’est malheureusement trop souvent le cas aujourd’hui.

    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, 19 mars 2019

  • Quelle laïcité voulons-nous à Genève ? (Version longue)

    « Au nom de Dieu Tout-Puissant », telle est l’expression qui figure, non pas en introduction d’un chapitre sur la sharia et le droit musulman, mais dans le préambule de notre Constitution suisse ! La Suisse, dans son ensemble, n’est pas réductible à la laïcité qui sévit à Genève et à Neuchâtel, tout comme l’islam ne peut être ramené à une conception de vie strictement laïque. Il reste qu’en dehors des questions qui relèvent du dialogue de civilisations, le réalisme nous impose aujourd’hui de répondre à cette question : Quelle laïcité voulons-nous à Genève ?

    En novembre 2014, le Rapport du groupe de travail sur la laïcité rendait, à l’attention du Conseil d’Etat, des observations intéressantes, qui mettaient notamment en évidence que « la “ laïcité à la française ” est souvent perçue comme une laïcité “ de combat ” », tout en préconisant que dans notre canton, « une laïcité “ à la genevoise ” est, principalement, une laïcité “ d’apaisement ”, de “ reconnaissance ” et de “ dialogue ”. » Voilà qui était très bien vu. Il s’ensuivit la nouvelle loi sur la laïcité (LLE) proposée le 26 avril 2018 par le Grand Conseil. Là encore, le texte comprend des éléments positifs, qui montrent un souci d’équité : des dispositions sur l’accompagnement spirituel égales pour l’ensemble des communautés religieuses, et non pas seulement réservées à quelques-unes parmi elles ; la prise en compte de la nécessité de lutter contre l’analphabétisme religieux dans le cadre de l’instruction publique ; la notion d’une contribution volontaire. Autre élément louable, le texte insiste : « La neutralité religieuse de l’Etat interdit toute discrimination fondée sur les convictions religieuses, ou l’absence de celles-ci, ainsi que toute forme de prosélytisme. Elle garantit un traitement égal de tous les usagers du service public sans distinction d’appartenance religieuse ou non. » (Art.3-2)

    Ce traitement égal ne devrait-il pas signifier que chacun demeure libre d’occuper l’espace public selon ses convictions ? Or, les alinéas qui suivent visent clairement à réduire cette liberté fondamentale, au nom d’une neutralité que l’on veut imposer aux individus en remettant en cause leurs convictions intimes et personnelles, quand en réalité, cette neutralité ne devrait être prise en compte que dans l’exercice inhérent à leur fonction : on demandera ainsi logiquement à un(e) élu(e) d’éviter de se servir de sa tribune municipale pour donner des prêches, mais au nom de quel droit l’empêcherait-on de pratiquer publiquement sa foi ? Dans une société libre, nous ne devrions jamais être tenus d’uniformiser nos apparences, ni de décréter arbitrairement que l’une pose problème, pour autant que l’on veuille bien admettre que la neutralité du fonctionnaire est exigible au niveau de son action, pas de son apparence. Il y a là une intrusion dans la sphère protégée des libertés individuelles et une confusion que favorise actuellement une islamophobie diffuse. Trois alinéas suivent qui visent ainsi à interdire les signes extérieurs signalant une appartenance religieuse non seulement aux fonctionnaires de l’Etat, mais aussi aux membres élus du Grand Conseil et des Conseils municipaux !

    Par une lettre transmise à la Commission des droits de l’homme du Grand Conseil le 25 mai 2016, l’Union des organisations musulmanes de Genève (UOMG) avait réagi au Rapport du groupe de travail sur la laïcité, en s’étonnant de l’évidente contradiction qui consiste d’une part à prétendre « protéger la liberté de conscience et de croyance », et d’autre part à limiter la pratique religieuse des musulmanes : « Les femmes sont les premières victimes de ces restrictions, qui ne favorisent pas leur émancipation sociale. La société se prive d’une élite instruite et diplômée des universités suisses et d’ailleurs. A l’époque où l’on parle de l’émancipation des femmes, les musulmanes pratiquantes rencontrent des obstacles pour travailler et avoir un rôle social actif dans la société. » Or, il est clair que la nouvelle loi sur la laïcité aurait pour conséquence de favoriser l’enfermement des femmes pratiquantes chez elles.

    Et voici encore un autre article de la nouvelle loi qui pourrait être à l’origine des problèmes qu’il prétend anticiper : « Afin de prévenir des troubles graves à l’ordre public, le Conseil d’Etat peut restreindre ou interdire, sur le domaine public, dans les bâtiments publics, y compris les bâtiments scolaires et universitaires, pour une période limitée, le port de signes religieux ostentatoires. » (Art. 7-1) Là encore, l’UOMG a fait des remarques qui n’ont pas été prises en compte : « Cette loi pourrait être interprétée par des extrémistes de droite, par exemple, comme une invitation à occasionner des troubles dans le secteur public conduisant à des restrictions. Si par exemple un groupe de quelques parents et de quelques meneurs s’indignait du port du voile d’une élève, et qu’il s’ensuive des polémiques comme cela s’est vu en France, avec un assaut de journalistes, cela pourrait-il conduire notre Etat bienveillant à interdire le port du voile à une élève pour une période limitée ? En répétant ce scénario, ceux qui s’opposent aux pratiques musulmanes pourraient trouver là une brèche. En d’autres termes, cet article présente le danger de susciter des troubles publics là où il n’y en a pas. »

    L’UOMG n’est d’ailleurs pas la seule organisation qui émet de telles réserves. Après avoir relevé les aspects positifs de cette nouvelle loi, la Plateforme interreligieuse de Genève (PFIR) affirme sur son site qu’elle « s’inquiète en revanche des conséquences, sur le bien-vivre ensemble à Genève, de la disposition interdisant le port de signes religieux extérieurs par les agents de l’Etat en contact avec le public et regrette plus encore celle étendant cette interdiction aux élus au Grand Conseil et dans les Conseils municipaux (en séances plénières). Elle estime par ailleurs que l’article prévoyant le recours à des mesures préventives telles que la restriction, voire l’interdiction, à des fins de sécurité publique, du port de signes religieux ostentatoires n’était pas nécessaire dans cette loi puisque ces mesures sont déjà possibles, en cas de nécessité, selon la législation cantonale en vigueur.»

    En résumé et pour conclure, il est évident que si nous voulons préserver l’Esprit de Genève et ce qui fait de notre république un lieu qui respecte fondamentalement le droit de chacun de vivre selon ses convictions, si nous voulons éviter toute forme de restrictions discriminatoires à l’encontre d’une communauté, comme à l’encontre du libre choix des femmes de se déterminer sur leur tenue vestimentaire, il ne convient pas d’accepter cette nouvelle loi avec l’ensemble de ses composantes. Optons pour une laïcité inclusive apaisée, où le juif, le chrétien, le musulman et le libre penseur agissent en respectant les valeurs républicaines qui leur sont communes, et s’engagent sereinement dans un dialogue enrichissant sur tout ce qui fait leurs différences, lesquelles ne seront pas ressenties, parce que ouvertement exprimées, comme une menace.

    Cela devrait être possible à Genève.


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Le Temps, 16 janvier 2019

  • Quelle laïcité voulons-nous à Genève ?

    La nouvelle loi sur la laïcité (LLE) proposée le 26 avril 2018 par le Grand Conseil comprend des éléments positifs qui montrent un souci d’équité : des dispositions sur l’accompagnement spirituel égales pour l’ensemble des communautés religieuses, et non pas seulement réservées à quelques-unes parmi elles ; la prise en compte de la nécessité de lutter contre l’analphabétisme religieux  dans le cadre de l’instruction publique … Autre élément louable, le texte insiste : « La neutralité religieuse de l’Etat interdit toute discrimination fondée sur les convictions religieuses, ou l’absence de celles-ci, ainsi que toute forme de prosélytisme. Elle garantit un traitement égal de tous les usagers du service public sans distinction d’appartenance religieuse ou non. » (Art.3-2)

    Ce traitement égal ne devrait-il pas signifier que chacun demeure libre d’occuper l’espace public  selon ses convictions ? Or, les alinéas qui suivent visent clairement à réduire cette liberté fondamentale, au nom d’une neutralité que l’on veut imposer aux individus en remettant en cause leurs convictions intimes et personnelles, quand en réalité, cette neutralité ne devrait être prise en compte que dans l’exercice inhérent à leur fonction : on demandera ainsi logiquement à un(e) élu(e) d’éviter de se servir de sa tribune municipale pour donner des prêches, mais au nom de quel droit l’empêcherait-on de pratiquer publiquement sa foi ? Dans une société libre, nous ne devrions jamais être tenus d’uniformiser nos apparences, ni de décréter arbitrairement que l’une pose problème, pour autant que l’on veuille bien admettre que la neutralité du fonctionnaire est exigible au niveau de son action, pas de son apparence. Il y a là une intrusion dans la sphère protégée des libertés individuelles et une confusion que favorise actuellement une islamophobie diffuse. Trois alinéas suivent qui visent ainsi à interdire  les signes extérieurs signalant une appartenance religieuse non seulement aux fonctionnaires de l’Etat, mais aussi aux membres élus du Grand Conseil et des Conseils municipaux ! Dans une saine démocratie, une élue devrait avoir le droit de siéger en assemblée comme elle s’est présentée à ses électeurs ! Aux Etats-Unis, au Canada et dans bien d’autres pays, cela semble évident !

    Il y a quelques années, la Suisse a voté majoritairement en faveur d’une mesure clairement discriminatoire à l’encontre des musulmans : l’interdiction de la construction des minarets. Certains cantons, dont celui de Genève, avaient cependant pris position contre cette décision, montrant que beaucoup ont compris le piège qui leur était tendu : celui proposé en Europe par les partis d’extrême droite, qui voient dans les musulmans un bouc émissaire idéal pour récolter des voix dans un climat de peur.

    Optons donc pour une laïcité inclusive apaisée, où le juif, le chrétien, le musulman, où tout homme de conviction religieuse ou libre penseur agissent en se conformant aux valeurs républicaines qui leur sont communes, et s’engagent sereinement dans un dialogue enrichissant sur tout ce qui fait leurs différences.

    Entre la peur de l’autre, et le respect du prochain, faisons le bon choix !


    Hani RAMADAN

    Directeur du Centre Islamique de Genève

    Tribune de Genève, L’invité, 11 janvier 2019